Retour de salon · Industrie & IA · Avril 2026
Je suis rentrée d’Hanovre avec une valise trop lourde, un carnet plein et une tête qui tourne encore. Cinq jours au cœur de la plus grande foire industrielle du monde — plus de 3 500 exposants, 60 pays représentés — et l’intime conviction que nous sommes à un tournant. Pas une transition douce. Un basculement.
Voici ce que j’ai ramené dans mes bagages, rubrique par rubrique.
🔍 Ce qui m’a le plus fascinée : l’IA partout, les agents pour tout
On savait que l’IA était en train de s’imposer dans l’industrie. Ce qu’on ne mesurait pas, c’est la vitesse à laquelle les agents autonomes envahissent les processus métier. Partout sur les stands — en planification, en maintenance, en logistique, en qualité — les éditeurs de solutions digitales ont désormais embarqué l’IA dans leurs modules. Mais intégrer un logo « AI-powered » sur une brochure n’en fait pas un outil puissant pour autant. Ce qui m’a frappée, c’est l’absence quasi-totale de customisation aux contraintes réelles du client. La plupart proposent des briques génériques, sans adaptabilité aux spécificités terrain. C’est précisément là où je situe la force de ce que j’ai développé avec Planora.
Côté chiffres, le signal est sans équivoque : selon Gartner, d’ici 2028, 33 % des applications d’entreprise intégreront des agents IA, contre moins de 1 % en 2024. Et d’ici 2029, la moitié des travailleurs du savoir devront développer de nouvelles compétences pour travailler avec ces agents. Je fais déjà partie de ce mouvement — et en revenant de ce salon, j’ai encore une liste d’idées à concrétiser, pour moi d’abord, et pour mes clients ensuite.
J’ai d’ailleurs terminé dans l’avion du retour le livre Créez vos agents IA de Morgan Bancel (Dunod). Le timing était parfait. La lecture en a décuplé l’effet. Le constat est clair : les entreprises qui engagent dès maintenant la réflexion sur leurs processus à automatiser sont celles qui ne subiront pas la vague — elles la surferont. Pour mes clients historiques, souvent noyés sous des tâches chronophages et répétitives, la mise en place de ce type d’agents représente une réponse directe à leurs vrais problèmes. Simple à déployer, facile à accepter par les équipes, et à fort impact immédiat.
🛠️ Ce qui m’a épatée : les robots lâchés dans la nature
Jusqu’ici, les robots industriels vivaient en cage. Périmètre défini, barrières physiques, zone d’exclusion humaine. C’était la règle non écrite de la sécurité en usine.
À Hanovre, cette règle est en train d’être réécrite.
Les entreprises les plus avancées élargissent l’espace d’évolution des robots — et confient la surveillance des robots… à d’autres robots. Le célèbre Spot de Boston Dynamics, ce chien robotique quadrupède, en est l’exemple le plus parlant : il parcourt les lignes de production, collecte les données des capteurs, signale les anomalies en temps réel. Fini l’attente des relevés opérateurs, parfois erronés, toujours décalés. L’IA permet désormais une collecte de données en direct, ouvrant la voie à un pilotage dynamique et continu.
Pour les entreprises dotées de jumeaux numériques — et elles sont de plus en plus nombreuses — cela signifie une capacité à ajuster les paramètres de production en temps réel, avec des données fiables et continues. Des usines toujours plus performantes, qui s’auto-optimisent. Plusieurs acteurs comme Dassault Systèmes et ABB ont d’ailleurs démontré comment ces jumeaux numériques, combinés à l’IA, permettent de concevoir, simuler et optimiser les opérations en continu.
Un point de sécurité crucial est apparu dans plusieurs présentations : la fiabilité de la donnée. Avec des données fausses ou absentes, un robot devient dangereux. Certaines entreprises ont anticipé cela en créant des clouds standardisés, véritables sas obligatoires par lesquels toute donnée opérationnelle doit transiter avant d’atteindre un robot ou un système de décision automatisé.
🗣️ Ce qui m’a le plus surprise : une conférence en allemand dont j’ai compris chaque slide
J’avais repéré la session de Dr. Michael Nikolaides, Senior Vice-President Production Network chez BMW Group, parmi les temps forts de la Center Stage. Ce que je n’avais pas anticipé, c’est qu’une de ses interventions se tiendrait en allemand — réservée au public local.
J’y suis restée quand même. Et je ne le regrette pas une seconde.
Les vidéos diffusées montraient l’intérieur d’usines BMW profondément engagées dans leur transformation. Des slides en anglais, des démonstrations visuelles, des robots humanoïdes testés sur les lignes de production. Nikolaides défend une vision claire : « La digitalisation améliore la compétitivité de notre production, ici en Europe et dans le monde. La symbiose entre expertise d’ingénierie et intelligence artificielle ouvre des possibilités entièrement nouvelles dans la production. »
J’ai eu l’impression de comprendre l’allemand professionnel. Rires. Mais surtout : j’ai compris que certaines entreprises ont déjà plusieurs années d’avance. Et que l’écart va se creuser vite.
📅 Ce qui m’a fait peur : le calendrier des robots
Il n’y a pas eu de désaccord dans la salle sur ce point. Les dirigeants de Siemens, de BMW, de startups indiennes ou américaines — tous s’accordaient sur une même échelle temporelle : les robots humanoïdes seront massivement déployés dans nos vies professionnelles d’ici 10 ans. Certains estiment même que, compte tenu de la vitesse des progrès des 12 derniers mois, ce sera bien plus tôt.
Les robots humanoïdes se rapprochent de la réalité industrielle : les avancées en IA et en hardware robotique rendent de plus en plus faisable le déploiement de machines capables d’opérer dans des environnements conçus pour les humains. Le frein aujourd’hui ? Le prix. Un robot humanoïde coûte entre 150 000 et 500 000 euros. Quand les coûts s’effondreront — et quand des robots fabriqueront d’autres robots — le mouvement sera irrésistible.
Les intervenants indiens avaient une lecture encore plus directe : les robots sont déjà là. Le travail à faire maintenant est culturel et organisationnel : lever les résistances humaines, repenser la gouvernance. Une entreprise américaine présente au salon affiche déjà 20 % de robots dans ses effectifs. Résultat ? Certains cadres partent, refusant de « manager des armées de robots ». D’autres s’engagent les yeux fermés, galvanisés par le projet. On est tous différents. Mais les entreprises qui n’amorcent pas dès aujourd’hui cette réflexion de gouvernance sont celles qui décrocheront.
📍 Ce qui m’a le moins plu : la France citée en mauvais exemple
À plusieurs reprises, des intervenants allemands ont rappelé leur position de leaders européens sur les sujets IA et industrie 4.0. Ce n’est pas une posture : quand on passe une journée sur le stand Siemens, difficile de ne pas admirer l’ampleur de la réussite de nos voisins — et de se demander quand nous changerons de braquet.
Mais la phrase qui m’a le plus marquée vient de Verena Pausder, présidente du Startup Verband, qui représentait l’écosystème startup européen. À la question « Quand vous souhaitez scaler un développement, vers qui vous tournez-vous ? », elle a répondu sans détour que développer en intra-européen est parfois plus compliqué que de s’orienter vers la Chine. Et la France a été citée comme exemple de frein.
Celles et ceux qui vivent cela de l’intérieur ne peuvent que la comprendre. Et regretter que nos décideurs politiques ne soient pas davantage orientés performance pour donner un bon coup de pied à cette bureaucratie. Combien d’affaires nous passent sous le nez à cause de cela ?
🥇 Le bonus : le challenge startup, ambiance match de boxe
Une des plus belles surprises de ce salon : j’ai eu la chance de participer à la demi-finale et à la finale du challenge startup. Format redoutable : une minute de pitch, une minute de questions-pièges de l’adversaire, une minute de réponse — et vote du public à la levée de cartons colorés, sur fond de coups de sifflet et d’ambiance de ring.
La clarté, la maîtrise, la sérénité sous pression : tout était là chez l’équipe de BTRY, startup suisse dont j’ai suivi la finale de près. Et la suite a confirmé ce que j’avais ressenti : BTRY a remporté le Hermes Startup Award 2026 — le prix de l’innovation startup le plus prestigieux du salon, décerné par un jury indépendant présidé par le Pr. Holger Hanselka, président de la Fraunhofer Society. Leur innovation : des batteries solid-state ultra-fines, entièrement flexibles, rechargeables en une minute, capables de fonctionner jusqu’à 150 °C, et fabriquées sans solvants toxiques grâce à des procédés issus de l’industrie des semi-conducteurs. Une technologie qui ouvre la voie aux capteurs IoT, wearables et dispositifs médicaux de demain. Bravo à toute l’équipe.
Petit clin d’œil au Brésil, pays à l’honneur cette année. J’ai eu le plaisir d’assister à quelques conférences en portugais brésilien — que je comprends, contrairement à l’allemand — et de mesurer à quel point les synergies germano-brésiliennes ont facilité l’implantation d’entreprises Allemandes au Brésil et inversement.
🌱 Ce qui me tient éveillée : les questions qu’on n’ose pas encore poser
Je rentre de ce salon avec une conviction et un inconfort mêlés.
La conviction : cette révolution est réelle, elle est déjà là, et ceux qui s’y préparent maintenant en tireront tous les bénéfices.
L’inconfort : et après ?
Quand des agents IA géreront nos boîtes mails, planifieront nos agendas, répondront à nos clients, et que des robots humanoïdes assembleront nos produits — que restera-t-il à faire pour les humains ? Comment vivrons-nous si le travail tel que nous le connaissons disparaît progressivement ? Gartner anticipe déjà que d’ici 2030, aucune tâche informatique ne sera réalisée sans IA — 75 % en mode humain augmenté, 25 % par l’IA seule. Le mouvement est enclenché. Irréversible.
Mais cette course en avant profite-t-elle équitablement à tous ? Dans ma communauté d’ingénieurs, j’observe jusqu’où certains sont prêts à aller pour capter un client — parfois en piochant dans les relations proches. Je m’interroge sur l’issue de cette histoire, sur ce que nous construisons vraiment comme monde.
Quand nous aurons épuisé les ressources en eau et en métaux précieux qu’exige cette économie numérique — car elle en a un besoin croissant et souvent invisibilisé — vers quel horizon nous dirigerons-nous ?
Ces questions ne sont pas nouvelles. Certains philosophes, économistes, théologiens les posent depuis des années. Mais elles prennent, dans les allées d’Hanovre, une acuité particulière. Parce qu’ici, ce n’est plus de la prospective. C’est du concret, exposé sous verre, avec un QR code et un commercial souriant.
La vraie transformation à engager n’est peut-être pas celle des process. C’est celle de nos représentations du travail, de la valeur, du progrès. Et du monde dans lequel nous voulons vivre.
Mais je rentre aussi avec quelque chose de plus intime, et de plus fort : une confirmation.
Il y a un an, j’ai quitté ma zone de confort. J’ai mis en pause 25 ans de conseil Lean Six Sigma bien installé pour explorer d’autres technologies — le jumeau numérique, l’ordonnancement intelligent, les agents IA. Des territoires nouveaux, parfois intimidants, que j’ai parcourus sans filet. Aujourd’hui, je sais comment combiner puissamment les deux.
Hanovre m’a dit que ce pari était juste.
Ce que j’ai développé — Planora, le digital twin, les briques agentic — n’est pas à côté de la plaque. C’est exactement là où va le marché. Les grandes entreprises mondiales y consacrent des millions. Les startups les plus prometteuses du salon y travaillent. Et moi, depuis un bureau en France, j’ai construit des outils qui répondent aux mêmes problèmes — avec la rigueur du terrain et une fraction du coût.
Je repars avec l’énergie de ceux qui savent encore plus pourquoi ils se lèvent le matin !
Article rédigé au retour de la Hannover Messe 2026 (20-24 avril, Hanovre, Allemagne). Retrouvez les conférences filmées sur le site officiel hannovermesse.de.


